mardi 5 avril 2016

Réflexions sur la complexité et son effondrement


Depuis toujours, le déclin, la décadence et l’effondrement des sociétés ont frappé les esprits curieux et inspiré des théories explicatives extrêmement variées. Le nombre et la variété des sociétés ayant connu de tels processus sont extrêmement grands. L’effondrement de l’Empire romain est l’exemple le plus fréquemment cité et celui qui a fait l’objet du plus grand nombre d’études, mais l’Empire Zhou a connu le même destin au troisième siècle avant notre ère, la civilisation mésopotamienne, l’ancien Empire d’Egypte, l’Empire Hittite, la Civilisation Minoenne, la civilisation Mycénienne, la civilisation des Olmèques ou celle des Mayas… Des sociétés et des civilisations de toutes tailles et situées dans toutes les régions de notre planète ont disparu plus ou moins rapidement.

Parmi les causes du déclin qui ont été proposées par les historiens et les philosophes, on peut citer pèle-mêle : 
  • la diminution ou l’épuisement d’une ou de plusieurs ressources vitales dont dépend la société, 
  • la création d’une nouvelle base de ressources trop abondante, 
  • les catastrophes insurmontables, 
  • l’insuffisance des réactions aux circonstances, 
  • les envahisseurs, 
  • les conflits de classes, 
  • les contradictions sociales, 
  • la mauvaise administration,
  • l’inconduite des élites, 
  • les dysfonctionnements sociaux,
  • les facteurs mystiques, 
  • les enchaînements aléatoires d’événements,
  • les facteurs économiques. 
Mais à bien réfléchir, toutes ces causes ne sont que des causes secondaires d’un mal plus profond: la diminution de l’efficacité globale des organisations sociopolitiques complexes.

Les sociétés humaines et les organisations politiques, comme tous les systèmes vivants, sont maintenues par un flux continu d’énergie … Au fur et à mesure que les sociétés augmentent en complexité, sont créés plus de réseaux entre individus, plus de contrôles hiérarchiques pour les réguler ; une plus grande quantité d’information est traitée… ; il y a un besoin croissant de prendre en charge des spécialistes qui ne sont pas impliqués directement dans la production de ressources ; et ainsi de suite. Toute cette complexité dépend des flux d’énergie, à une échelle infiniment plus grande que celle qui caractérise les petits groupes. 

La conséquence est que, tandis qu’une société évolue vers une plus grande complexité, les charges prélevées sur chaque individu augmentent, si bien que la population dans son ensemble doit allouer des parts croissantes de son budget énergétique au soutien des institutions organisationnelles. C’est un fait immuable de l’évolution sociale et il n’est pas atténué par le type spécifique de source d’énergie.

Les causes énumérées ne sont donc au final pas les causes mais bien les conséquences d’un affaiblissement lié à la divergence croissante entre, d’une part, les moyens nécessaires au maintien de leurs structures complexes et, d’autre part, les ressources énergétiques disponibles.

Ainsi, l’investissement dans la complexité sociopolitique atteint un point où les bénéfices d’un tel investissement commencent à décliner, d’abord lentement, puis beaucoup plus rapidement.

La civilisation industrielle moderne est, semble-t-il, elle aussi soumise à la loi des rendements décroissants. Comme les civilisations qui l’ont précédée, notre civilisation connaît une décroissance des rendements de ses investissements. Ainsi le nombre des brevets déposés par habitant ou par scientifique ne cesse de décroître bien que les moyens mis en œuvre pour la recherche et développement n’aient jamais été aussi importants. 

Notre civilisation, qui est de loin la plus complexe de toutes les civilisations ayant existé, repose sur une consommation d’énergie considérable. Sa complexification a été possible du fait de la découverte des ressources énergétiques fossiles, charbon, pétrole et gaz, et à la mise au point de techniques permettant leur transformation en énergie thermique, mécanique et électrique. En l’absence de ces énergies fossiles notre production serait peut-être seulement le centième de ce qu’elle est aujourd’hui. Autant dire que notre civilisation repose beaucoup plus sur ces énergies que sur notre génie technique et scientifique. Ceci explique aussi le fait que parmi les pays ayant découvert les premiers les principes de la thermodynamique, ceux qui ont décollé le plus rapidement sont ceux qui disposaient des énergies fossiles les plus abondantes et les plus facilement extractibles. Le problème qui se profile à l’horizon compte tenu de la consommation de plus en plus importante de ces ressources fossiles, c’est leur pénurie. Les débats concernant les réserves de ressources ne sont pas clos mais, ce qui est certain, c’est qu’elles vont s’épuiser. 

Quoiqu'il en soit nous faisons face à plusieurs problèmes convergents :
  • le financement des retraites de la génération baby-boom,
  • l’augmentation constante des coûts de la santé,
  • le remplacement des infrastructures qui se dégradent,
  • l’adaptation au changement climatique et la réparation des dommages causés à l’environnement,
  • le développement de nouvelles sources d’énergie,
  • des dépenses militaires et de sécurité toujours fortes,
  • un besoin d’investissements accru dans l’innovation.

Résoudre chacun de ces problèmes représenterait un grand coût en lui-même, mais cela serait peut-être faisable. Notre grande difficulté, c’est qu’ils convergent et cela pour les décennies à venir. Nous devons faire face à tous ces problèmes à la fois. 

La pénurie énergétique cumulée à la stagnation scientifique remettrait totalement en cause l’avenir de la civilisation industrielle et que, dans un tel cas, le retour à une civilisation moins complexe s’imposerait. Le déclin de notre civilisation n’est donc pas écrit mais il est possible.

Si l’effondrement n’est pas pour le futur immédiat, cela ne revient pas à dire que le niveau de vie industriel bénéficie également d’un sursis. A mesure que les rendements marginaux baissent (processus en cours) jusqu’au point où un nouveau subside d’énergie sera mis en place, le niveau de vie dont les sociétés industrielles ont bénéficié ne croîtra pas si rapidement, et pour certains groupes et nations, il restera statique ou baissera … 

Bien que nous aimions nous considérer comme des êtres spéciaux dans l’histoire du monde, les sociétés industrielles sont en fait soumises aux mêmes principes qui ont provoqué l’effondrement d’anciennes sociétés. Si la civilisation s’effondre à nouveau, ce sera à partir d’un échec à tirer profit du sursis actuel.

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