vendredi 1 juillet 2016

Quand Bernard Debré découvre le Bitcoin


Mardi 28 juin sera une date historique pour toute la France des plus de 70 ans. Non, il ne s’agit pas d’une aventure d’Alain JUPPE, le candidat des maisons de retraite, mais d’une révélation, que dis-je, d’une véritable épiphanie qui vient de toucher de sa grâce un vénérable député.

Passé un certain âge, et avec l’habitude de vivre douillettement engoncé dans les cuirs moelleux et les ors rutilants de la République, les évolutions technologiques deviennent rapidement incompréhensibles. Logiquement, chaque incursion hors de sa zone de confort devient une aventure rocambolesque qui vire rapidement au mode hard-core dès qu’on touche à des sujets sulfureux comme (au hasard) le sexe, la drogue, le rock’n’roll, et surtout, surtout, le darknet et les bitcoins.

Mélangez le tout, agitez avec un peu d’Alka-Seltzer ou de Pepto-Bismol, et vous obtenez forcément un événement de classe internationale

Mardi 28 juin, c’est ce qui s’est produit lorsque Bernard le dépité a raconté dans un entretien sur LCI sa dernière expérience technoïde: par l’indispensable truchement d’un journaliste du président de l’association Parents Contre La Drogue, l’élu des Républicains a testé les internets.

Il s’est rendu compte que l’Europe existait réellement, que la liberté de circulation des biens n’était pas chimère et qu’acheter aux Pays-Bas avec sa carte bancaire des produits qui font rire pour les faire livrer, bêtement, par la poste, chez soi, était tout à fait possible. Positivement stupéfiant! Ah, les internets, quelle surprise!

Il a ensuite constaté qu’à cette facilité déjà inouïe, il fallait ajouter celle qu’on pouvait avoir lorsqu’on se rend sur le darknet. Attention, mes petits amis, le darknet, ce n’est pas pour les faibles d’esprits et les paisibles retraités. Déjà, avec un nom qui ressemble à ce grand bonhomme de science fiction à la respiration bruyante, on peut s’attendre au pire. Et comme il l’indique très clairement et sans la moindre ambiguïté, le darknet, c’est « accessible par logiciel » (au contraire de les internets qui, eux, sont accessible par tam-tam, je présume).

Et sur ce darknet-accessible-par-logiciel, on trouve tout un tas de paquets de milliers de sites aussi zillégaux que consultables de manière privée. Pour Bernie, l’expérience fut suffisante pour renverser son plateau de biscuit et louper au moins deux épisodes consécutifs de Joséphine Ange Gardien. Certains firent l’Indochine, d’autres le Vietnam, mais avec lui, « On a fait le darknet. Et là, c’est incroyable. ».

Ben oui: comme l’explique DEBRE, « Vous passez par un logiciel, Thor » (on supposera charitablement que la coquille sur Tor est un simple cas de journalisme sans gravité), et ensuite, de fil (de chanvre) en aiguille (de piquouse), c’est l’enfer : un véritable supermarché de tout et n’importe quoi, dont « des kalachnikovs, du TNT, des faux billets, des organes à greffer ». Au détour d’un clic malheureux, « vous avez par exemple 30 à 36.000 sites de cocaïne ».

Cocaïne dont une petite pincée aurait peut-être fait du bien à notre homme dont l’esprit semble maintenant fort confus au point de confondre sites, vendeurs et articles, mais baste, passons. Il y a bien plus grave puisque pour payer, il faut se vautrer dans une fange ignoble, celle d’une monnaie numérique sans contrôle: le bitcoin (prononcer bitte - coing).

« On a commandé de la cocaïne. Mais il faut payer par bitcoins. […] Et donc on a commandé. Ça a été livré. 1 gramme de cocaïne, 80 et quelques euros. »
Brave homme qui découvre qu’on peut utiliser des moyens technologiques complexes et des monnaies numériques confidentielles et encore relativement compliquées pour se procurer une drogue récréative à Paris en ce XXIème siècle où elle est pourtant disponible à foison et bien plus facilement auprès de douzaines de dealers répartis dans toute la capitale. Heureusement que nos amis qui font du journalisme n’ont pas expliqué à Bernie que pour chaque gramme vendu en Bitcoin, il devait en partir un bon kilo de façon traditionnelle vendus avec des euros standards, produits en masse par la petite imprimante de Mario Draghi. En eût-il été informé, il aurait probablement fait un AVC radical.

Et ménager notre septuagénaire aventureux est tout à fait nécessaire quand on voit sa réaction en constatant que la drogue qu’il s’est procurée est … pure! Sapredieu, on ne lui a même pas refilé du plâtre coupé au sucre! C’est plus qu’un scandale, c’est carrément angoissant au point qu’une fois ces constats posés, il nous a véritablement pété un câble dans la dernière ligne droite. Je ne résiste pas à vous le citer in extenso :

« Est-ce que c’est la démocratie de pouvoir acheter une kalachnikov sans que personne ne le sache ? Du TNT ? »
Hum.
Je soupçonne que sur les 100 grammes de champignons hallucinogènes eux aussi commandés sur les internets, quelques grammes n’ont jamais été retrouvés.


Mais papy Debré, enfin, voyons, enfin, mais mais mais, saprilipopette, que vient faire la démocratie dans le fait de pouvoir acheter ou pas une arme? Qu’on soit ou non sur les intertubes, le sujet « achat d’une arme » et le sujet « démocratie » n’ont absolument rien à voir ! On pourrait évoquer la liberté, le droit de se défendre, mais le lien avec la démocratie, je ne comprends pas. Bernard, vous poussez le bouchon !

Sans reprendre son souffle, notre homme continue pourtant :

« On peut acheter des films pornographiques. On peut tout acheter, le pire de ce qui existe. »

Ah ça, pour sûr, on trouve de tout sur les internets, surtout en terme de films avec des messieurs et des mesdames tous nus qui font des trucs. Maintenant, il n’y a plus guère que Bernie, les gens de sa génération et ses pieds nickelés en journalisme pour acheter des films pornographiques qu’on trouve gratuits partout ailleurs par cargaisons entières. Cependant, le coup d’estoc arrive maintenant lorsque notre élu conclut, les yeux exorbités et la lippe pendante :

« Si ça continue comme ça – mais peut-être est-ce un bien – il n’y aura plus de dealers physiques ! »
Raaaaargh mais c’est abominable ! C’est la mort du petit commerce, ça, monsieur ! Enfin se révèle Bernard D., en lutte ouverte contre l’uberisation des petits dealers artisanaux, proches de leurs consommateurs, ceux-là même qui refont du lien social dans nos tés-ci et nos quartchiers et que le darknet est en train de faire mourir à petit feu ! Et ce n’est que logique d’apprendre que son combat impose alors l’ouverture d’une mission d’information parlementaire sur le sujet, assortie d’une demande d’interdiction du méchant bitcoin en France.

Parce que bien sûr, cela est à la fois techniquement faisable et que cela représente une vraie solution au problème de drogue dans le pays…

On cherche souvent à comprendre le décalage qui existe entre nos représentants et la société qui les a élus, mais rarement il n’est aussi flagrant que lorsqu’un honnête homme, depuis trop longtemps retiré des affaires de ce monde et cocooné par des institutions bien trop protectrices, s’exprime très loin en dehors de son champ d’expertise, avec bien plus d’émotion que de raison et sans le recul et la prudence nécessaires qu’imposent la méconnaissance. Bernard Debré, dans son combat contre la drogue, semble oublier avec application les dizaines d’années de lutte complètement inutile contre ce fléau. Avec la même application, il montre le même travers lamentable que suivent ses petits copains législateurs qui consiste à croire qu’on peut résoudre un problème de société avec une bonne série de lois. Avec la même absence de connaissance, il préconise donc de s’attaquer à un vecteur commercial (le bitcoin) sentant probablement confusément son impuissance à s’attaquer au reste, sans même imaginer que sa lutte est vaine et techniquement perdue d’avance.

Enfin, on ne peut ignorer l’empressement des médias à relayer cette triste pitrerie dans des articles consternants d’approximations, empressement qui montre leur goût du sensationnel et du ridicule, et, encore une fois, tous les dangers de coller un gros micro mou sous le nez d’un homme politique en lui donnant ainsi une exposition qu’il ne mériterait pas.

Non décidément, monsieur DEBRE, vous ne parviendrez pas à juguler l’usage de la drogue en vous attaquant à Bitcoin, au darknet et aux coffee-shops hollandais. Ce serait aussi ridicule et aussi inefficace qu’interdire les billets de 500€ au motif qu’ils favorisent le banditisme.

Amusant spectacle, hélas ...

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